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Sony Interactive Entertainment. Derrière ce nouveau nom de domaine acquis récemment pour la division (anciennement Computer Entertainment), il se fait ressentir comme un désir de cohérence artistique au sein des productions que l’éditeur soutient : proposer une expérience vidéoludique toujours plus axée sur la narration et la mise en scène, peut-être au détriment d’un gameplay et de mécaniques complexes. Bound, le jeu qui nous intéresse ici, en fait indéniablement partie.

Si Plastic Studios n’avait pas pour vocation première de faire des jeux vidéo (initialement concepteurs de démos d’animations sur PC), leurs deux précédentes productions Linger in Shadows et Datura avaient le mérite de fournir des expérimentations sur le média, peut-être pas passionnantes mais pour le moins intéressantes. Et c’est une nouvelle fois sous la tutelle de Santa Monica Studios (développeurs le jour et porte-étendard de jeunes studios la nuit) qu’ils réalisent leur première « grosse » production vidéoludique.

 


Bound – E3 2016 Trailer par CooldownTV

 

L’abstraction comme ligne de conduite

Avant de rentrer dans le vif du sujet, rappelons tout de même que nous incarnons une ballerine, plutôt énigmatique, qui évolue dans un monde imaginaire. Le joueur devra alors le parcourir à la manière d’un jeu de plateforme traditionnel, pour y remplir différents objectifs que l’histoire saura vous justifier en temps et en heure. Et tant que l’on parle de durée, autant commencer par l’un des points noirs du jeu : sa durée de vie. Il faudra compter entre 3H et 4H pour en arriver à bout, ce qui est peu, d’autant plus que le jeu ne dispose pas vraiment de rejouabilité… à moins d’être un mordu de speed-run, auquel cas vous débloquerez un mode qui vous sera taillé sur mesure. Vous voilà prévenus.

Tout d’abord, ce qui frappe manette en mains, c’est l’extrême vivacité et richesse visuelle que l’on peut contempler d’un bout à l’autre de notre écran (vous le comprendrez très vite, il s’agira avant tout d’une expérience contemplative). Exit le photoréalisme, place à une esthétique très « décomposée » et une architecture plutôt sommaire. C’est effectivement dans un monde constitué de figures géométriques que l’on fait évoluer notre danseuse étoilée. Elle, du fait de son design déshumanisé, s’apparente dans ce paysage à une figure abstraite supplémentaire.

Ainsi, l’intégralité du décor n’aura de cesse de s’animer comme pour accompagner votre continuelle danse, sur une bande originale hybride et particulièrement dans le ton. Du premier jusqu’au dernier plan, cette constante mouvance est des plus captivantes, jusqu’à ne plus savoir où donner de la tête. Et cerise sur le gâteau, le tout est servi par une technique des plus irréprochables. Un vrai régal. Mais ce serait sous-estimer la générosité de cette direction artistique, si je vous disais qu’elle ne perturbe en rien le récit.

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Passé trop fragmenté

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L’authentique monde de Bound

Il faut savoir que Bound est aussi et surtout un propos particulièrement intime, celui d’une femme qui retrace son enfance dans un but précis et assez touchant (but que je vous tairai pour des raisons évidentes). Par conséquent, l’aventure se voit divisée en trois segments : le monde réel, le monde alternatif que je vous ai précédemment exposé, ainsi que des « séquences souvenirs ». Et c’est dans cette articulation scénaristique que les erreurs s’accumulent.

Bien que les séquences avec la « princesse » (notre ballerine, de son petit nom) constituent le cœur du jeu, s’y succèdent tour à tour les autres niveaux de réalité. Sur le papier pourquoi pas, mais en l’état elles sont plutôt mal dosées et le passage de l’un à l’autre est trop souvent abrupte.

Du coup, on se retrouve avec une progression hasardeuse et pas forcément des plus appréciables en termes de rythme et de clarté. Pire encore, une fois les enjeux saisis, on se ravise aussitôt sur la pertinence du traitement artistique général.
Mais afin de rééquilibrer quelque peu la balance, le sujet traité est suffisamment audacieux et rare pour en louer la tentative.

Une aventure candide

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Exemple de structure alambiquée

Accessible et secondaire, voilà comment nous pourrions qualifier le gameplay ici proposé. Bon, je viens très probablement de perdre les plus avides de challenge d’entre vous, mais il ne faut pas se méprendre quant à l’importance accordée à cette section du jeu, tant elle est vectrice de sens pour qui chercherait à la rapporter au récit.

Bien que les déplacements de notre ballerine soient représentés par des pas de danse et autres comportements chorégraphiques, les actions proposées en jeu sont somme toute classiques : marcher, courir, sauter, exécuter des roulades… tout est là pour appréhender au mieux le terrain semé d’embûches. Enfin c’est vite dit, puisqu’il ne s’agit en réalité que d’une promenade de santé. Et justement, cela entretient le caractère contemplatif du titre, pour que notre regard se porte moins sur le chemin à parcourir que sur les environs et notre personnage-même.

Ainsi à maintes reprises, on se surprend à déambuler dans le simple but de savourer le spectacle visuel de chaque instant, gracieux et délicat à souhait, avec le sentiment d’en être à la fois l’acteur et le spectateur.

Malheureusement, on pourra tout de même pester contre une certaine rigidité dans les interactions avec le décor, ainsi que des situations de jeu au mieux basiques, sinon peu intuitives et pour le moins frustrantes.


Bound, projet inclassable s’il en est, avait tout pour charmer : univers atypique, héroïne singulière et juste ce qu’il faut de mystère scénaristique pour espérer côtoyer l’originalité et la surprise tout du long. À l’arrivée, on en ressort un brun déçu, la faute à une écriture maladroite qui désamorce toute la puissance évocatrice d’une direction artistique des plus intrigantes. Ceci étant, difficile de parler au nom de la sensibilité de chacun. L’incroyable palette de mouvements dont dispose la protagoniste peut suffire à en convaincre certains (tout à fait !), autant que le manque cruel de contenu peut en rebuter d’autres. Mais qu’importe, reste ici un périple sensoriel à expérimenter pour quiconque chercherait du sang neuf dans ce paysage vidéoludique encore un peu trop étriqué.

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Bound

Les plus
  • Incarner une ballerine, brillante idée
  • Direction artistique inspirée et généreuse...
  • Un sujet plus que bienvenu dans le jeu vidéo...
  • Techniquement impeccable
  • Bande originale aux multiples facettes
  • Mode photo très complet
Les moins
  • Très (trop) court
  • ... mais désincarnée et quasi hors-propos
  • ... malheureusement mal amené et vite expédié
  • Progression confuse
  • Certains placements de caméra frustrants
7 10